NON ! à la politique
de supranationalité.
NON ! à l'asservissement économique.
NON ! à l'effacement international de la France.
NON ! à une France vassale dans un empire de marchands.
Par Jacques Chirac
Il est des heures
graves dans l'histoire d'un peuple où sa sauvegarde tient toute
dans sa capacité de discerner les menaces qu'on lui cache.
L'Europe que nous attendions et désirions, dans laquelle pourrait
s'épanouir une France digne et forte, cette Europe, nous savons
depuis d'hier qu'on ne veut pas la faire.
Tout
nous conduit à penser que, derrière le masque des mots et le jargon
des technocrates, on prépare l'inféodation de la France, on consent
à l'idée de son abaissement. En ce qui nous concerne nous devons
dire NON.
En clair, de quoi
s'agit-il ? Les faits sont simples, même si certains ont cru gagner
à les obscurcir. L'élection prochaine de l'Assemblée européenne
au suffrage universel direct ne saurait intervenir sans que le peuple
français soit directement éclairé sur la portée de son vote. Elle
constituera un piège si les électeurs sont induits à croire qu'ils
vont simplement entériner quelques principes généraux, d'ailleurs
à peu près incontestés quant à la nécessité de l'organisation européenne,
alors que les suffrages ainsi captés vont servir à légitimer tout
ensemble les débordements futurs et les carences actuelles, au préjudice
des intérêts nationaux.
1. Le gouvernement
français soutient que les attributions de l'Assemblée resteront
fixées par le traité de Rome et ne seront pas modifiées en conséquence
du nouveau mode d'élection. Mais la plupart de nos partenaires énoncent
l'opinion opposée presque comme allant de soi et aucune assurance
n'a été obtenue à l'encontre de l'offensive ainsi annoncée, tranquillement,
à l'avance. Or le président de la République reconnaissait, à juste
raison, dans une conférence de presse récente, qu'une Europe fédérale
ne manquerait pas d'être dominée par les intérêts américains. C'est
dire que les votes de majorité, au sein des institutions européennes,
en paralysant la volonté de la France, ne serviront ni les intérêts
français, bien entendu, ni les intérêts européens. En d'autres termes,
les votes des 81 représentants français pèseront bien peu à l'encontre
des 329 représentants de pays eux-mêmes excessivement sensibles
aux influences d'outre-Atlantique. Telle est bien la menace dont
l'opinion publique doit être consciente. Cette menace n'est pas
lointaine et théorique : elle est ouverte, certaine et proche. Comment
nos gouvernants pourront-ils y résister demain s'ils n'ont pas été
capables de la faire écarter dans les déclarations d'intention ?
2. L'approbation de
la politique européenne du gouvernement supposerait que celle-ci
fût clairement affirmée à l'égard des errements actuels de la Communauté
économique européenne. Il est de fait que cette Communauté - en
dehors d'une politique agricole commune, d'ailleurs menacée - tend
à n'être, aujourd'hui, guère plus qu'une zone de libre-échange favorable
peut-être aux intérêts étrangers les plus puissants, mais qui voue
au démantèlement des pans entiers de notre industrie laissée sans
protection contre des concurrences inégales, sauvages ou qui se
gardent de nous accorder la réciprocité. On ne saurait demander
aux Français de souscrire ainsi à leur asservissement économique,
au marasme et au chômage. Dans la mesure où la politique économique
propre au gouvernement français contribue pour sa part aux mêmes
résultats, on ne saurait davantage lui obtenir l'approbation sous
le couvert d'un vote relatif à l'Europe.
3. L'admission de
l'Espagne et du Portugal dans la Communauté soulève, tant pour nos
intérêts agricoles que pour le fonctionnement des institutions communes,
de très sérieuses difficultés qui doivent être préalablement résolues,
sous peine d'aggraver une situation déjà fort peu satisfaisante.
Jusque-là, il serait d'une grande légèreté, pour en tirer quelque
avantage politique plus ou moins illusoire, d'annoncer cette admission
comme virtuellement acquise.
4. La politique européenne
du gouvernement ne peut, en aucun cas, dispenser la France d'une
politique étrangère qui lui soit propre. L'Europe ne peut servir
à camoufler l'effacement d'une France qui n'aurait plus, sur le
plan mondial, ni autorité, ni idée, ni message, ni visage. Nous
récusons une politique étrangère qui cesse de répondre à la vocation
d'une grande puissance, membre permanent du Conseil de sécurité
des Nations unies et investie de ce fait de responsabilités particulières
dans l'ordre international.
C'est pourquoi nous
disons NON.
NON à la politique de la supranationalité.
NON à l'asservissement économique.
NON à l'effacement international de la France.
Favorables à l'organisation
européenne, oui, nous le sommes pleinement. Nous voulons, autant
que d'autres, que se fasse l'Europe. Mais une Europe européenne,
où la France conduise son destin de grande nation. Nous disons non
à une France vassale dans un empire de marchands, non à une France
qui démissionne aujourd'hui pour s'effacer demain. Puisqu'il s'agit
de la France, de son indépendance et de l'avenir, puis qu'il s'agit
de l'Europe, de sa cohésion et de sa volonté, nous ne transigerons
pas. Nous lutterons de toutes nos forces pour qu'après tant de sacrifices,
tant d'épreuves et tant d'exemples, notre génération ne signe pas,
dans l'ignorance, le déclin de la patrie. Comme toujours quand il
s'agit de l'abaissement de la France, le parti de l'étranger est
à l'oeuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l'écoutez
pas. C'est l'engourdissement qui précède la paix de la mort. Mais
comme toujours quand il s'agit de l'honneur de la France, partout
des hommes vont se lever pour combattre les partisans du renoncement
et les auxiliaires de la décadence. Avec gravité et résolution,
je vous appelle dans un grand rassemblement de l'espérance, à un
nouveau combat, celui pour la France de toujours et l'Europe de
demain.
Hôpital Cochin,
décembre 1978.
L'Appel de Cochin est le nom donné
à un texte communiqué, le 6 décembre 1978, par Jacques Chirac, ancien
Premier ministre français, président du Rassemblement pour la République
et maire de Paris. Cet appel est officiellement signé de Jacques
Chirac, mais on en attribue habituellement la paternité réelle aux
deux plus proches conseillers de M. Chirac à l'époque, Pierre Juillet
et Marie-France Garaud. Sa publication entrait dans le cadre de
la « pré-campagne » du RPR pour les premières élections au suffrage
universel du Parlement européen, jusque-là désigné par les Parlements
nationaux des pays membres de la Communauté économique européenne,
élection qui eut lieu, en France, le 10 juin 1979. Ce texte, qui
dénonçait notamment un supposé « parti de l'étranger », soit, dans
l'esprit du signataire, l'Union pour la démocratie française, parti
de centre-droit créé le 1er février 1978 à l'initiative de Valéry
Giscard d'Estaing, président de la République, a été ainsi surnommé
aussitôt après sa publication en raison des circonstances ayant
précédé sa publication. Jacques Chirac avait en effet été victime,
le 26 novembre précédent, d'un accident de la route en Corrèze,
département dont il était l'un des députés et président du Conseil
général, et avait aussitôt été transporté à Paris, à l'hôpital Cochin,
pour y recevoir les soins nécessités par ses blessures.